Qu’est ce que la culture? (1)

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Đã xem: 213 | Cật nhập lần cuối: 2/6/2016 10:31:10 AM | RSS | Bản để in | Bản gửi email

Après maint refus, j’ai dû cependant m’incliner devant son insistance. Il faut avouer qu’en dépit de mon acceptation, je n’étais pas du tout très enthousiasmé devant un tel sujet de conférence, sujet aussi aride que le désert, aussi vague que la brume d’automne, aussi ardu que le chemin qui menait à Pa-Chou.

 

Et aujourd’hui, devant vous entretenir sur un sujet général: QU’EST CE QUE LA CULTURE, je me sens dans un tel désarroi que me reviennent à la mémoire ces vers de Kim Vân Kiều:

 

"Terre basse, ciel haut, j’implore vos clartés,

Comment dois-je, à présent, dites, me comporter?"

                                           (Traduction Crayssac)

 

Comment m’y prendrai-je donc, quand m’écartant de la voie commune, je me fraye un chemin à travers les broussailles, et quand sans chercher à évaluer mes propres forces, je me lance dans des difficultés inextricables.

 

Puisqu’il en est ainsi, il ne me reterait que l’unique ressource d’en appeler à votre extrême indulgence pour m’excuser des erreurs ou lacunes que j’aurai pu commettre au cours de la présente causerie.

 

Pour chercher à comprendre ce qu’est la culture, je m’en vais vous l’exposer, au fur et à mesure, au cours des cinq rubriques suivantes:

 

1. Genèse du terme Culture.

2. Quelques définitions commentées de la Culture.

3. Étude étymologique et analytique de la Culture.

4. Évolution des Cultures. – Trois principales formes culturelles au cours des âges.

5. Essai sur une définition de la Culture et sur une conception nouvelle de la Culture.


 

I. GENÈSE DU TERME CULTURE

 

Avant d’aborder la culture, il importe de chercher à connaître la genèse du mot, c’est-à-dire à savoir où, quand, et comment le terme Culture est né …


Il faut avouer que c’est là une entreprise très difficile. Malgré mes recherches ardues, je ne suis pas encore parvenu à avoir une connaissance parfaitement adéquate du sujet.


C’est pourquoi, je ne puis aujourd’hui que vous présenter un dossier provisoire sur la genèse du mot Culture en Occident comme en Orient.


D’après Bernard Chabonneau, c’était Goethe (1749-1832) qui a donné naissance en Allemagne, au mot Culture.


“La Culture, dit-il, naît dans le langage en Allemagne avec la Bildung Goethienne qui identifie cette culture avec l’humanisme classique, en la distinguant de la religion et de la pratique économique ou politique.” [1] 


Au contraire, Harry Levin prétendait que le mot “Kultur” allemand dérivait du mot Culture français.[2]


Ainsi seulement au point de vue de l’origine du mot, nous sommes déjà ballotés entre deux points de vue contraires. Cependant, il est encore beaucoup plus pénible quand il s’agit de déterminer l’époque et la date de naissance du mot Culture.

 

Bernard Chabonneau soutient qu’en Angleterre et en France, le terme Culture n’aurait passé vraiment dans le langage courant qu’après 1918. [3]

 

D’après Harry Levin, le mot Culture avec sa signification actuelle, fit son apparition dans le langage français vers la fin du XVIIIème siècle. La preuve en est que dans le Dictionnaire Encyclopédique de Diderot, le mot Culture signifiait seulement “Culture des terres” et n’avait pas encore d’acception morale.

 

Ce n’était en 1777 que le Dictionnaire de l’Académie française ajouta: “Culture se dit aussi au figuré, soin qu’on prend des arts et de l’esprit.” [4]

 

Ruth Emily Memury rapporte que dans le langage anglais, le mot Culture apparaît pour la première fois dans le Dictionnaire Anglais d’Oxford vers 1875.[5]

 

L’Encyclopédie Britannique soutient que le mot Culture a été déjà employé au sens figuré, depuis 1869, par Mathew Arnold, dans son livre intitulé "Culture and Anarchy". [6]

 

Selon Harry Levin, Thomas More a déjà employé, depuis 1510, le mot Culture dans le sens de l’éducation, de l’entraînement de l’esprit.[7]

 

Dans ces conditions, le terme Culture avec son sens figuré, a été crée en quelle année? 1918? 1869? 1775? ou 1510? en quel siècle? à la fin du XIXème? à la fin du XVIIIème? ou au début du XVIème siècle?


Qui sera l’arbitre qualifié pour trancher la question, devant ces différences de vue, ces décalages chronologiques s’étendant au moins sur quatre siècles?


Mais les choses n’en restent pas seulement là. En effet, si nous remontons le cours du temps, nous verrons que le terme Cultura avec ses sens propres et figurés a été déjà employé dans l’Empire Romain, plus de 100 ans au moins avant l’ère chrétienne.


À cette époque, le terme Culture avait déjà trois significations:

1. L’Art de cultiver les terres (Agricultura ou Agricultus)

2. L’Art de cultiver l’âme (animi cultura ou cultus)

3. L’Art de cultiver l’Esprit (Dei cultura ou cultus) [8]

 

Scrutant l’Orient, nous nous heurtons aux difficultés semblables.

En Chine, le mot Wen 文  ne signifiait à l’origine rien de moins que l’ensemble de la Culture humaine.[9]

 

Un lettré chinois, Mr. Shih Hsiang Chan écrit: “Le mot chinois qui désigne la littérature, Wen 文, symbolise aussi bien dans sa graphie étymologique que dans son premier emploi, l’idée de la création intellectuelle qui changent les éléments informes en un tout organique, les contraires en harmonie, le chaos en ordre, donnant ainsi une forme saisissable au bon et au beau …” [10]

 

J. Laloup et J. Nélis sont aussi d’accord sur ce point:

Selon eux, le vocable chinois Wen 文 implique tous les efforts d’humanisation. Ce vocable embrasse la littérature, la religion, la philosophie, l’art, bref, toutes les acquisitions morales et spirituelles de l’homme. Il s’oppose donc au vocable Wu 武 qui symbolise les appareils administratifs et militaires … [11]

Dans les Annales de la Chine, le mot Wen 文 ou Wen-kiáo 文 教 est utilisé aux lieu et place du mot Wen-hóa  文 化 .[12]

 

Par ailleurs, les Rois de cette époque faisaient montre d’une admirable disposition à faire usage des moyens culturels ou humanitaires dans leur governement.

L’Empereur Ta-iu 大 禹 par exemple fit étalage des vertus, des cérémonies et des danses sacrées dans la Cour du Palais Impérial, en vue d’émouvoir les tribus sauvages Miao 苗 , les incitant à se rallier d’eux-mêmes.[13]

 

L’Empereur Ou Wang 武 王 après avoir vaincu Tcheou Wang 紂 王 fit reconduire les chevaux de guerre au Sud du Mont Houa 華 山 et fit lâcher les boeufs de guerre dans les plaines de Tao-Lin 桃 林, affirmant sa décision de gouverner le peuple par la Culture et l’éducation (Wen 文 ) de préférence à l’usage de l’appareil militaire et de la violence (Òu 武 ).[14]

 

Dans l’histoire des Trois Royaumes 三 國 誌 (Chine), on note que Fou Kan recommanda à Ts’ao Ts’ao 曹 操 de ne plus mobiliser les troupes contre les royaumes Wou 吳 et Chou 蜀 , mais de se consacrer plutôt à la consolidation du pouvoir impérial par le Wen 文 c’est-à-dire par les moyens culturels et humanitaires.


Ts’ao Ts’ao, écoutant ces conseils, renonça à ses expéditions contre le Sud, et s’efforça de développer les écoles et de bien traiter les gens de lettres.[15]

Ainsi le mot Wen 文 est vieux au moins de 4000 ans, tandis que le terme Wen-hóa 文 化 n’apparaît dans le langage chinois qu’au début du 20è siècle.

La preuve en est que dans le Dictionnaire franco-chinois de Séraphin Couvreur, édité en 1890, en ne voit guère l’ombre du mot Wen-hóa.


Au Vietnam, étant donné l’influence culturelle de la Chine, le terme Văn existe aussi depuis longtemps, tandis que le terme “Văn Hóa” n’a été mis en usage que récemment.


En effet, aucun dictionnaire vietnamien ou franco-vietnamien édité avant 1918 ne mentionne ce mot Văn Hóa.[16]

 

Et dans la Revue Nam Phong parue depuis 1917, le mot Văn Hóa ne figura, à moins que je ne me trompe, que dans le No 84 (Année 1924), dans un article de Thượng Chi intitulé: “Libre propos sur la culture orientale et la culture occidentale.” [17]

 

Bref après avoir consulté les Dictionnaires français, chinois, vietnamiens et anglais, nous pouvons conclure, avec une marge de sécurité assez grande, que le terme Văn Hóa ou Culture est un mot nouveau qui a pris naissance à la fin du XVIIIème siècle et qui n’a été utilisé couramment en Orient et en Occident qu’après la première guerre mondiale.[18]

 

(à suivre)

 

 

Nguyễn Văn Thọ

Source: nhantu.net

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Notes

 

[1] Cf. Bernard Chabonneau, Le paradoxe de la Culture, p. 40.

[2] The word had already taken its artistic and intellectual turn, when the Germans borrowed it from France … and gradually change its initial C to the more aggressive K. (Henri Levin, Science and Culture, edited by Gerald Holton, p. 2)

[3] En Angleterre et en France, ce terme de Culture ne passera vraiment dans le langage courant qu’après 1918. – Bernard Chabonneau, Le Paradoxe de la Culture, p.40.

[4] Thus in the article in Diderot’s Encyclopedia is limited to “culture des terres”, but in the Dictionnaire de l’Académie française of 1777 subjoins to this agricultural definition a figurative sense: “se dit aussi au figuré, soin qu’on prend des arts et de l’esprit” (Harry Devin, Science and Culture, p.2).

[5] It is first recorded by the Oxford English Dictionary from the year 1875, when Whitney spoke of “a more incident of social life and of a cultural growth”. (Ruth Emily Memury and Muna Lee, The cultural approach, p.2).

[6] Mathew Arnold responded to John Bright’s dismissal of culture as “a smattering of the two dead languages of Greek and Latin”, in Culture and Anarchy (1869), defining Culture as a pursuit of our total perfection by means of knowledge of the best which has been thought and said in the world and the development thereby of all sides of our “humanity”. (Encyclopedia Britannica, Culture and Humanity, Vol. I, p.745).

[7] The Oxford English dictionary cites a phrase employed by Thomas More in 1510 : The culture and profits of their minds …

  Harry Levin, Semantics of Culture (in Gerald Holton, Science and Culture, p.1).

[8] The term Culture and Cult have the same derivation and were applied by the Romans to the cultivation of the field (agricultura or cultus), the cultivation of the mind (animi cultura or cultus) and the cultivation of religion and God (Dei cultus or cultura). Cicero thus defines philosophy as the “culture of the mind” and argued that philosophy first educated men to the cult of Gods.

  Encyclopedia Britannica, Culture and Humanity, Vol. I, p. 743.

[9] L’équivalent chinois du mot littérature, Wen ¤å , ne signifiait à l’origine rien de moins que l’ensemble de la civilisation humaine telle que la conçoivent les Chinois. (L’Originalité des Cultures, Unesco, p.43.)

[10] L’Originalité des Cultures (Unesco), p.43.

[11] Depuis les conquêtes mongoles, le Chinois cultivé s’est désintéressé de la politique et de l’appareil militaire et juridique dans lesquels il ne voit que l’expression d’une force extrinsèque à l’esprit ou d’une violence méprisable, qu’il désigne du mot Wu. Pour lui, l’effort d’humanisation réside dans le Wen, vocable par lequel il désigne la littérature ainsi que les croyances religieuses et philosophiques, les efforts culturels et artistiques, bref, toute acquisition intérieure de l’esprit; c’est pourquoi, le Wen, agent unique de vraie culture, doit s’opposer au Wu et lui faire échec.

  (J. Laloup et J. Nélis, Culture et Civilisation, p. 80.)

[12] San peê li, kouéi Wên kiáo (Chou King, Tribut du Iu, art. 35).

[13] Les Annales de la Chine, Part I, Chap. III, Conseils du Grand IU ¤j ¬ê ÂÓ , par. 21.

[14] Chou King – Annales de la dynastie des Tcheou ©P ®Ñ , Chap. III Heureuse issue de la guerre ®õ “} , art. 2.

[15] Cf. Les Trois Royaumes, Chap. 66.

[16] Cf.:

- Dictionnaire élémentaire annamite français, par l’Abbé Le Grand de la Liraye, Saigon, Imprimerie impériale, 1868.

- Dictionnaire annamite française, par J. F. M. Génibrel, Mission apostolique, Saigon, Imprimerie de la Mission à Tân Định, 1898.

- Đại Nam quấc âm tự vị, Huình Tịnh Paulus Của, Imprimerie Curiol et Cie, Rue Catinat et d’Ormay, 1896.

- Petit Dictionnaire français-annamite, P. J. B. Trương Vĩnh Ký Saigon, F. H. Schneider éditeur, 1911.

- Dictionnaire français-annamite, Masseron, 1916.

[17] Cf. Revue Nam Phong, No 84, pp. 447-453.

[18] Both terms Culture and Civilisation came into European and English usage, with something of their current sense, about the 18th century (Encylopedia Britannica, Tome I, p. 742).