Derrière le voile de l’oeil céleste (4)

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(continué)

IV. DEUX MODÈLES DE BIOGRAPHIES SPIRITUELLES : ÉSOTÉRISME ET EXOTÉRISME CAODAÏSTE

La présente étude a tenté de décrire comment l’autorité et le charisme religieux ont pu se construire au sein du caodaïsme, et ceci au travers de parenthèses biographiques de plusieurs personnalités fondatrices de branches ou d’organismes caodaïstes. Du point de vue religieux, deux méthodes de salut émergent de ces biographies: d’une part, un modèle de conduite "ésotérique" (vô vi, le "non-agir" du taoïsme), exacerbé par la figure de Ngô Văn Chiêu qui a poursuivi avec discipline une recherche de pureté personnelle en se détachant du monde; et, d’autre part, un modèle "exotérique" (phổ đồ), symbolisé par la figure de Phạm Công Tắc, lequel opte pour une vie religieuse engagée dans le monde, dévouée à la diffusion de sa foi. Dans les deux cas, les apparitions et les séances médiumniques jouent un rôle fondamental.

En revanche, Ngô Văn Chiêu est réputé n’avoir laissé derrière lui presque aucune trace écrite, offrant comme enseignement aux générations ultérieures principalement sa vie (qui se veut) exemplaire. Pour être exhaustif et prendre pleinement en compte le point de vue émique des acteurs, il faudrait également ajouter les textes posthumes de Ngô Văn Chiêu, c’est-à-dire l’ensemble des messages que son esprit aurait communiqué au cours de séances médiumniques (à condition que ces derniers aient été validés et acceptés). Cela concerne notamment les textes reçus dans les années 1930 et compilés sous le générique du "Grand cycle canonique d’ésotérisme" (Đại Thừa Chơn Giáo).

Au contraire, Phạm Công Tắc s’affiche comme un écrivain prolifique de textes religieux de son propre cru, auquel il faut ajouter ceux reçus par le médium: la Constitution religieuse (Pháp Chánh Truyền, édité en français et en vietnamien avec ses propres commentaires), le Nouveau Code (Tân Luật) et une série de messages médiumniques internes au Saint-Siège de Tây Ninh (Thánh Ngôn Hiệp Tuyển, la "Compilation des saintes paroles"). Ses sermons prononcés à Tây Ninh ont également fait l’objet d’un archivage entre 1948 et 1950. Publiés sous le titre Con Đường Thiêng Liêng Hằng Sống, le "Chemin vers la vie éternelle", ils décrivent ses objectifs et sa biographie spirituelle sous un angle très personnel. Ses sermons racontent, par exemple, comment il a été capable de "quitter son corps" en phase de méditation et de voyager dans les cieux. Racontant ses récits à la troisième personne et avec humilité (par l’usage de l’expression du "pauvre moine", Bần Đạo, qu’il incarnerait), il décrit les palais célestes de l’au-delà, comparant la "loge blanche" à un "aéroport, avec des âmes partant et arrivant à toutes les heures de la journée"49 .

J. Jammes (2006a et b) note que cette forme de méditation peut être qualifiée de type "chamanique", puisqu’elle sous-entend un voyage d’une composante de l’esprit hors du corps, et non plus une possession par un esprit étranger (modèle de type "médiumnique").

Les vies de Trần Văn Quế et Đỗ Vạn Lý alternent entre ces deux modèles. Trần Văn Quế a souffert (comme Phạm Công Tắc) de "fièvres épileptiques" et de "périodes de somnolence" ou de dissociation en tant qu’enfant50, et tous les deux sont connus pour leurs talents poétiques et leurs mémoires détaillés et révélateurs d’une activité mondaine très active. Trần Văn Quế n’a jamais été médium lui-même, mais il a participé aux séances en tant que "maître de cérémonies" (pháp đàn) et pour cette raison il est souvent représenté portant un turban blanc au-dessus du front avec l’emblème de l’"œil divin".

Đỗ Vạn Lý a l’habitude de décrire sa vie comme "totalement séculaire", consacrée à l’action politique et à "la foi unique en l’indépendance du Vietnam". Son enfance à Sa Đếc (delta du Mékong) a cependant été remplie de contacts avec des puissances surnaturelles, puisque son père a mené des séances médiumniques à la maison. Đỗ Vạn Lý aurait même "rencontré", à ce moment et dans la maison paternelle, son guide spirituel Lê Văn Duyệt. Plus tard, lorsque les gens lui ont demandé pourquoi il n’avait pas suivi l’école ésotérique fondée par son père (Pháp vô vi khoa học huyền bí, la "méthode contemplative de la Science des forces mystérieuses"), il aurait répondu:

En Asie, idéalement, le fils est censé suivre les traces de son père. Mais comme le taoïsme traite de l’immortalité, je répondrais que je veux travailler avec des immortels pour atteindre l’immortalité, pas avec des mortels qui veulent m’apprendre ce que c’est que l’immortalité. "En ce qui concerne l’immortalité, personne n’est meilleur que Lao Tseu", enseigne-t-on partout. Ainsi j’ai tenté de débuter par ce qu’il y a de mieux.51

Une unique leçon initiant le CQPTGL à une technique spéciale de méditation – qui permettrait de communiquer avec les esprits – aurait été "reçue directement" de l’esprit de Lao Zi (viêtnamien Thái Thượng Đạo Tổ) en 1964, lors d’une séance médiumnique à laquelle seulement les trois plus hauts dignitaires du CQPTGL étaient présents : Trần Văn Quế, Đỗ Vạn Lý et Chí Tín52. Ces derniers ne sont pas autorisés à enseigner cette méthode secrète aux adeptes ordinaires. En revanche, le savoir acquis durant leur initiation est en mesure d’être graduellement enseigné à leurs "jeunes frères" ou fidèles du CQPTGL afin de les "influencer" dans leur pratique quotidienne de la méditation et leur faire entrevoir une dimension ésotérique. Cette dimension leur offrirait une clef pour entrer en communication avec les esprits et suivre individuellement leurs enseignements, ces derniers devant à leur tour être validés par les dignitaires responsables de la méditation.

De nombreuses différences existaient entre le modèle et la discipline ésotérique enseignée, d’un côté, par son père – qui trouve ses racines dans une filiation traditionnelle de type taoïste – et, de l’autre, par le caodaïsme. Son père a enseigné un type de méditation à la fois "mystique" et thérapeutique, orientée vers la recherche de l’immortalité:

Il existe certains mots talismaniques que vous employez pour faire appel à un immortel particulier (tiên) ou un ange gardien qui vous observe, au-dessus de vous, depuis que vous avez atteint un état méditatif profond et que vous commencez à être attentif aux effets néfastes de mauvais esprits qui peuvent manipuler votre conscience. Avant le caodaïsme, l’enseignement de la méditation était très secret, enseigné seulement du professeur au disciple – "de cœur à coeur, d’âme à âme" comme dit le dicton. Avec le caodaïsme, Dieu a fait que cet enseignement soit plus ouvert, ouvert au public, de sorte que par le truchement de la méditation Dieu s’est doté d’un instrument pour sauver encore plus de ses enfants, que ce soit par l’exotérisme mais également par la voie ésotérique.53

Đỗ Vạn Lý considère que son père était spécialement doué pour la méditation, "un talent pour atteindre l’état mystique", mais que son fils dit ne pas avoir hérité. Son père pouvait, selon Đỗ Vạn Lý, sentir des choses sans les voir, simplement par la concentration:

Les gens du Nord du Vietnam venaient et demandaient à mon père de leur dire ce qui était arrivé à leur maison ou au tombeau de leur père [situés au Nord]. Mon père fermait ses yeux, se concentrait et, après environ trois minutes, il les ouvrait. Il commençait alors à décrire leur maison ou leur tombeau comme s’il pouvait physiquement les voir. Il a également eu des visions d’endroits qui étaient très lointains. Il connaissait des moyens asiatiques très spéciaux de guérir les humains, des breuvages magiques pour contrôler les naissances, et d’autres pour vaincre la variole.54

La guérison par application des mains ainsi que le pouvoir de visualiser des lieux éloignés constituaient une caractéristique des premières années de l’expansion caodaïste, en particulier autour de la figure de Phạm Công Tắc et d’un autre guérisseur présent au Saint-Siège de Tây Ninh qui employait "l’eau sainte" ou bénie par des talismans pour guérir la malaria, assez répandue à l’époque. Un message médiumnique en français rapporte ces guérissons "miraculeuses" et prévoit que "Tây Ninh deviendra un nouveau Lourdes"55. Mais ce type de pratiques ésotériques est tout à fait éloigné du modèle qui se veut "plus rationalisé" développé par le CQPTGL, ce dernier organe accueillant en son sein un grand nombre de médecins, d’ingénieurs et de scientifiques (son actuel président, Nguyễn Văn Trạch, est un médecin).

Mon père avait sa propre manière de faire les choses, que j’admire mais que je ne peux pas entièrement comprendre. Je suis en effet un homme de science; je suis passé par les écoles occidentales. Au demeurant, il était un homme qui pouvait faire certaines choses qui semblent défier la science. Je suis différent de mon père. Il avait une grande confiance en sa technique de méditation. Je suis plus modeste. Je l’ai pratiquée durant de nombreuses années, sans atteindre les mêmes résultats [aussi concluants]. Rétrospectivement, j’ai compris que mon père détenait des talents innés.56

L’école de Đỗ Thuần Hậu, cependant, demeure active sous la direction entrepreneuriale de son premier "disciple", Lương Sĩ Hằng (un Sino-vietnamien vivant aux États-Unis), qui a ouvert un site Internet (www.vovi.org) et a récemment publié, en Californie, des études sur son maître, à la fois en vietnamien et en anglais57 . Đỗ Vạn Lý se montrait très critique vis-à-vis de ces publications, lesquelles, selon ses propres termes, "faisaient du business" à partir des enseignements de son père, ce qui serait très éloigné des intentions originelles du maître. Il a rencontré une seule fois Lương Sĩ Hằng, en Californie, mais a ressenti trop de suffisance et trop peu de signes de respect envers lui.

La "nouvelle méthode" (tân pháp) de méditation enseignée au CQPTGL ouvre une voie pour acquérir une connaissance spirituelle par une communication "intime", individuelle, avec les esprits. En revanche, elle ne se présente pas a priori comme une voie pour traiter "miraculeusement" des maux, même si cela demeure possible, in fine, pour les méditants qui ont obtenu un niveau supérieur. Ces méthodes gnostiques, qui permettraient d’accéder au secret de la connaissance, jouent sur la même "dynamique de révélation et de dissimulation" que dans l’étude de Campany qui analyse la transcendance en Chine ancienne58. Pour cet auteur, la méditation se serait développée comme un "mystère", dans lequel seulement ceux qui observeraient un ensemble codifié de prohibitions (interdiction de consommer de la viande59 et d’autres nourritures perçues comme "impures", abstinence sexuelle) pouvaient seuls espérer atteindre les niveaux les plus élevés de l’accomplissement spirituel. L’approche intellectuelle entrerait également en compte: l’étude religieuse, combinant la mémorisation de certains textes ainsi qu’une série d’instructions orales guidant la relation entre le corps et l’esprit, permettrait au méditant de comprendre la terminologie délibérément obscure car sélective. Les règles formelles de la transmission exigent, enfin, que les adeptes jurent de ne pas communiquer ces instructions aux non-initiés, de sorte que l’intimité des séances médiumniques (avec seulement six participants) puisse être transférée à la salle de méditation.

Il n’est pas donné à tout le monde d’accéder aux techniques ésotériques de méditation, et ceci même si l’adepte pratique durant de nombreuses années. Au sein de la branche Chiếu Minh fondée par Ngô Văn Chiêu, par exemple, tous les adeptes cherchant à être initiés doivent effectuer un rituel de divination, le xin keo. Celui-ci consiste à jeter en l’air deux pièces de monnaie (chinoise) pour connaître la position des esprits sur le candidat60. Le résultat positif s’exprime par un côté pile et un autre face, signifiant la complémentarité du yin et du yang. Il est conseillé aux personnes qui échouent lors du premier essai de passer plus de temps à leur perfectionnement moral et à la philanthropie (le candidat devra néanmoins attendre une durée de six mois avant de repasser l’examen xin keo). Au cours des différentes phases d’initiation à la méditation, cette branche ésotérique Chiếu Minh se complait dans ce que R. Campany a appelé une "pénurie textuelle soigneusement cultivée"61. En effet, le texte ou le matériau symbolique qui est l’objet d’une transmission secrète ne doit pas être transmis fréquemment de risque de diluer sa puissance, mais pas non plus trop rarement, au risque de disparaître.62

Les archives du CQPTGL contiennent des centaines de milliers de messages, dont 90% sont accessibles aux visiteurs intéressés, mais dont 10% sont d’accès limité aux adeptes qui ont atteint les "niveaux les plus élevés" du perfectionnement spirituel. Sur ce dernier point, la participation aux stages de méditation serait en mesure de permettre aux disciples de grimper les échelons et d’accéder à un niveau supérieur.

De fait, de nombreux caodaïstes d’outre-mer participent aujourd’hui à ces stages lors de leur visite au Vietnam.

Le Saint-siège de Tây Ninh possède également ses propres archives, avec un certain nombre de restrictions semblables (mais dont j’ignore les détails). Une quantité de messages, considérés comme particulièrement ésotériques, ne sont pas publiés ni même visibles. Si certains de ces messages, dit-on, pourraient en effet contenir des propos politiquement incorrects au regard du régime actuel, l’emphase est plutôt mise sur leur "contenu ésotérique élevé" qui les rendrait inintelligibles aux lecteurs peu "perfectionnés" sur la voie du Cao Đài. En Californie, le temple Thiên Lý Bửu Tòa, qui archive des centaines de messages et les diffuse sur l’Internet, détient également un certain nombre d’oracles "secrets" que ses responsables ont décidé de retirer de la circulation63 .

"La connaissance secrète" que contiendraient ces messages est explicite lorsqu’elle produit des effets "mystérieux" (huyền bí). Le prolongement anormal de l’espérance de vie d’un individu constitue ici une "preuve" du pouvoir que contiendrait telle ou telle connaissance secrète. Đỗ Thuần Hậu est décédé à 86 ans, et son fils, Đỗ Vạn Lý, à 98 ans. Les disciples de Ngô Văn Chiêu, quant à eux, ont pour habitude de faire savoir aux vivants qu’ils ont atteint l’illumination dans l’au­delà ou un stade de pureté transcendantale en mourant dans une position de méditation légèrement modifiée: la jambe gauche étant sur la cuisse droite, et la main gauche reposant dans celle de droite. Lors du dernier souffle, ou parfois quelques secondes après, leur œil gauche (celui du Maître Cao Đài) demeure grand ouvert. La mort de Ngô Văn Chiêu constitue un modèle du genre pour les générations suivantes, puisqu’il s’est éteint de manière aussi théâtrale, sur un bateau qui traversait le Mékong, "montant le dragon d’or", dit la légende en référence au nom vietnamien de ce fleuve, pour s’unir directement au Maître Cao Đài64. Lors de mes terrains dans les quatre temples Chiếu Minh au Vietnam (à Cần Thơ, Chợ Lớn, Phú Quốc et Vĩnh Long), les disciples de Ngô Văn Chiêu m’ont expliqué ce qui était pour eux "l’évidence visuelle" de cette transcendance en me montrant des photographies d’une douzaine de cadavres d’anciens adeptes de leur branche, tous ayant l’œil gauche ouvert.

Phạm Công Tắc a été partiellement paralysé vers la fin de sa vie, et il n’est ainsi pas évident qu’il soit mort en position de méditation. Toutefois, son corps a été enterré dans un "tombeau de lotus" (liên đài), de forme octogonale, empaqueté sous de nombreuses couches de coton, de bois et d’étain. Lorsque son tombeau a été ouvert, le 30 novembre 2006, les dignitaires féminins ont trouvé son corps "miraculeusement intact" et sans odeur, avec des cheveux encore attachés au crâne – comme figurant sur une photographie illégale prise avec un téléphone portable et postée sur Internet (www.caodai.net, le 5 décembre 2006). Stoppant les rumeurs qui voulaient que son corps ait disparu – rumeurs qui émanaient notamment des anti­communistes désirant faire croire que l’esprit de Phạm Công Tắc manifesterait ainsi son refus d’être rapatrié au Vietnam en ce moment – son corps a de nouveau été enveloppé et réinséré dans un tombeau construit pour l’occasion. Des milliers de personnes sont venues prier devant son tombeau de Tây Ninh, et son charisme – avec ses qualités éthériques ou spirituelles, mais également doté d’une puissance politique et de pragmatisme – se repose dans sa patrie, le Vietnam.

Dans la préface qu’il a rédigée dans Le Grand Cycle de l’Ésotérisme (1950), Trần Văn Quế décrit le chemin ésotérique comme "la doctrine du cœur", qui serait atteignable par l’introspection et la méditation. Il situe la tradition de la branche Chiếu Minh dans cette lignée ésotérique de "l’Occultisme ou la Science Occulte de la désincarnation"65, c’est-à-dire d’une confrérie qui excelle dans la préparation de ses disciples à la mort et l’union avec le Maître Cao Đài. Cette voie serait complémentaire, du point de vue dogmatique, au chemin "exotérique", qu’il nomme "la doctrine de l’œil", dont le but principal est d’enseigner au plus grand nombre la conduite morale exigée par le caodaïsme et pratiquer le prosélytisme ou, pour reprendre ses termes, "l’Évangélisation de la masse"66 .

Étant les deux ailes du Caodaïsme, l’Ésotérisme et l’Exotérisme doivent s’unir, s’aider, se compléter fraternellement en vue d’assurer la pérennité de l’Arche de Salut et la fécondité de l’Arbre de Vie Caodaïque. […] La Vie Caodaïque est un abrupt chemin du Calvaire dont les deux Cycles se partagent chacun une moitié: du pied à mi-flanc de la montagne se déroule le Salut Universel ; du mi-flanc au sommet s’étagent les divers degrés du Gnosticisme de la Délivrance.67

Bien que ces deux "versants" de la vie d’un adepte caodaïste apparaissent comme nécessaires l’un et l’autre pour que ce dernier puisse atteindre l’illumination et trouver le salut, il est évident, dans cette description, que Trần Văn Quế considère la voie de Chiếu Minh comme plus avancée et dotée des meilleurs atouts (l’ésotérisme) pour s’auto-perfectionner. Le Grand Cycle de l’Ésotérisme a été publié pour "unir et éclairer" l’ensemble des caodaïstes, donnant (apparemment) la possibilité aux non-initiés de la branche Chiếu Minh de tirer bénéfice de ces enseignements. Le titre se réfère à une nouvelle ère porteuse de la "vérité religieuse" (chơn giáo), reconstituée à partir des enseignements de Bouddha, de Lao Tseu et de Confucius dans leur forme originelle, c’est-à-dire libérée d’une certaine sclérose de leur doctrine et par contamination de circonstances historiques ou mondaines particulières.

Admiratif des choix de Ngô Văn Chiêu, Trần Văn Quế n’a néanmoins jamais vécu une vie d’ermite ou détachée du monde, comme le préconise la branche Chiếu Minh. Dans nos conversations, Đỗ Vạn Lý avait montré une similaire ambivalence concernant la question du retrait ou de l’engagement dans le monde, sur une vie extra ou intramondaine. S’il a trouvé dans la conversion au caodaïsme une voie, dit­il, pour "sauver le peuple vietnamien", il avoue avoir "compris la tentation [qui l’animait] d’utiliser la foi à des fins politiques". Après avoir été "renvoyé" du CQPTGL pour son engagement politique (voire pour son anti-communiste), il est retourné à la diplomatie, ignorant les messages de l’esprit de Phạm Công Tắc qui lui demandaient de continuer à jouer un rôle dans une autre organisation caodaïste. À la tête de la congrégation caodaïste d’outre-mer, en Californie (Cao Đài Giáo Vietnam Hải Ngoại), il précise que cette institution est "exclusivement religieuse" (pháp nhân hoàn toàn tôn giáo), anticipant par là les critiques sur son possible engagement politique et se différenciant de l’autre organisation outre-mer (CDOM), aux activités de protestations et de négociation avec l’État vietnamien. Đỗ Vạn Lý tisse volontiers des parallèles entre sa carrière religieuse et celle de Phạm Công Tắc, même s’il espère qu’on retiendra le nom de quelqu’un qui a travaillé pour unifier la foi plutôt que la diviser.

Dans l’actuelle République Socialiste du Vietnam, le régime marxiste au pouvoir s’est montré farouchement opposé aux institutions religieuses après 1975, s’illustrant par leurs discours et pratiques "superstitieuses" (mê tín di đoàn) comme des "maîtresses de la désillusion" (masters of disenchantment). En tant que mouvement de masse qui a tenté d’établir un pouvoir indépendant de l’État dans la longue période 1930-1975, le caodaïsme a été particulièrement visé par la répression dans les cinq années qui ont suivi la réunification du pays. Ces dernières années, cependant, la question des religions, des croyances et de la foi est revenue sur la table des négociations, en comptant parmi les nouveaux partenaires et discutant les représentants des communautés outre-mer caodaïstes.

Ainsi Trần Quang Cảnh, dirigeant de CDOM et fils d’un haut dignitaire caodaïste mort dans un camp de rééducation après 1975, a participé aux négociations pour déplacer le corps de Phạm Công Tắc68. En novembre 2006, quelques jours avant la visite du Président Bush à la conférence de l’APEC, à Hanoi, le Département